Article dans Le Devoir - A LA PETITE ÉCOLE ZAPATISTE

Article paru dans Le Devoir, vendredi le 16 mai 2014 sur l’éducation zapatiste, annonçant la diffusion du film sur RDI.
Le voici au complet – pour ceux qui ne sont pas abonnés.
Écrit par Lisa-Marie Gervais.
——————————-——————

DOCUMENTAIRE

À la petite école des zapatistes

Au Chiapas, les enfants vont à « l’école primaire rebelle autonome zapatiste ».Photo : Sylvie LapointeAu Chiapas, les enfants vont à « l’école primaire rebelle autonome zapatiste ».

A LA PETITE ÉCOLE ZAPATISTE
Vingt ans après leur insurrection armée contre l’État mexicain et le néolibéralisme, les zapatistes résistent toujours. La clé ? Une éducation parallèle, qui n’a rien à avoir avec l’école officielle.

Chiapas, Mexique. À T’ivo, un petit village en territoire zapatiste, un enseignant masqué explique à des enfants de huit ans qui le sont tout autant d’où vient le mouvement et donne sa définition d’un « insurgé ». C’est quelqu’un prêt à « donner sa vie », pour défendre sa communauté et ses intérêts, dit l’homme dans une scène du documentaire La leçon de l’escargot de Sylvie Lapointe, sur le système d’éducation parallèle créé dans la foulée du soulèvement de l’armée zapatiste de libération nationale en 1994.

Dans cet endroit du monde où le temps semble s’être arrêté, il n’y a donc pas que les zapatistes qui sont rebelles. Les enfants vont à « l’école primaire rebelle autonome zapatiste », considérée comme illégale par le gouvernement qui ne leur donne pas d’argent — ce qui serait de toute façon refusé. « Même s’il y a parfois des camions qui débarquent pour leur donner des manuels scolaires, ils ne les laissent pas entrer. C’est parce qu’ils veulent garder le plein contrôle », explique la cinéaste.

Dans ce système d’éducation basé sur des principes de démocratie directe liés à la culture paysanne, les enseignants sont des « promoteurs » d’éducation. On enseigne aux enfants à honnir le capitalisme, à se tenir loin de la culture américaine. Et à démoniser les chantres du néolibéralisme.

L’école de la vie

Annie Lapalme a séjourné en territoire zapatiste cet hiver pour un projet de construction d’écoles. En fait, elle a plutôt l’impression d’être elle-même allée à l’école. « On ne va pas aider personne. C’est nous qui allons nous faire aider à désapprendre et à réapprendre. » Attablée dans un café montréalais avec d’autres qui ont aussi foulé ces terres rebelles, la jeune intervenante sociale, qui milite au Centre d’études démocratiques de l’Amérique latine, raconte son choc culturel. « Tu te sens stupide, ridicule. Tu ne connais rien. Pour eux, j’étais une extraterrestre. C’était comme la décolonisation des rapports entre eux et nous, dit-elle. Quand tu arrives là-bas, tu n’as plus aucun point de repère. Tu apprends à être un être humain. C’est l’école de la vie. »

L’éducation comme moyen de survie

Une école de la vie, dans un contexte d’immense pauvreté et de survie les membres de ce mouvement, parmi les plus pauvres du Mexique. « C’est le dénuement total, mais ils ne manquent rien et sont complètement autonomes. Ils produisent leur nourriture bio, ils ont un ruisseau pour l’eau, leur propre système d’éducation… Au fond, ils sont complètement libres », souligne la jeune femme.

Fêtes, tâches du quotidien et cours en langue autochtone. Le mode de vie qu’elle y a découvert et la façon d’apprendre des zapatistes sont à l’opposé de l’école traditionnelle mexicaine et de bien d’autres systèmes sur la planète. Dans La Leçon de l’escargot, un membre de la communauté résume bien le gouffre entre les deux mondes : « L’école officielle ne nous sert pas, elle nous transforme. »

« La otra educación » (l’autre éducation) est ce qui leur permet d’affirmer leur identité, de survivre comme organisation, symbole du mouvement altermondialiste. « L’école, pour eux, ça sert à former des luchadores[combattants]. Et quand on permet aux jeunes de mettre le passe-montagne, c’est leur sentiment d’appartenance qui se développe », constate Annie Lapalme.

Au coeur de leur autodétermination, l’école est si importante qu’elle est devenue une cible l’armée mexicaine. La semaine dernière, à Morelia, en territoire zapatiste, des militaires ont attaqué et détruit une école, créant un émoi dans la communauté. « C’est à l’école que les zapatistes apprennent à s’aimer et à valoriser leur culture. C’est une menace. »

Dans son mémoire sur l’autonomie politique zapatiste, la géographe Stéphane Guimond Marceau note que les institutions créées par la communauté ont joué un grand rôle. « On a beaucoup vu [le sous-commandant] Marcos et la structure militaire du mouvement. Mais l’autonomie du mouvement s’est davantage créée sur le terrain, par l’école et la santé », souligne-t-elle.

Elle rappelle l’importance pour les peuples autochtones de pouvoir contrôler leur éducation, se raconter eux-mêmes. « On est dans ce même questionnement ici en ce moment avec la loi de Harper sur l’éducation des Premières Nations. Quelle éducation on leur donne ? Quelle histoire on raconte et qui la raconte ? »

Propagande et dignité

Reste que l’éducation transmise est perçue par plusieurs comme de la propagande. Annie Lapalme admet avoir été « dérangée » par certains discours, en particulier celui sur l’égalité des sexes qui ne se reflétait pas du tout sur le terrain. « J’ai senti qu’il n’allait pas du tout dans la subtilité. Peut-être que devant la force des valeurs contre lesquelles ils luttent, ils n’ont pas le choix d’exagérer. Sinon, ils passeraient sous le rouleau compresseur » de la culture dominante, dit-elle.

« Qui est le méchant de l’histoire ? » s’interroge à haute voix Stéphane Guimond Marceau. « On pourrait aussi dire que l’éducation mexicaine traditionnelle fait de la propagande, mais dans l’autre sens. »

Sylvie Lapointe reconnaît que tout n’est pas rose. « Mon objectif était de les filmer eux, loin du spectacle militaire et de Marcos. Même si on voit que leur système scolaire est imparfait. » Pour peu qu’il permette aux zapatistes d’y trouver une certaine dignité, comme le souligne l’un des protagonistes de son film. « Maintenant, il y a des gens qui n’ont plus honte de dire qu’ils sont autochtones. Au contraire, ils le disent avec la tête haute. »

La leçon de l’escargot sera diffusé le dimanche 18 mai à 18h à RDI.

Leave a Reply

 

 

 

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>